Cour d'appel de Bordeaux
CHAMBRE SOCIALE SECTION AArrêt du 29 septembre 2026RG n° 25/00221
Résultat
Résumé automatiqueLa cour confirme le jugement déféré en toutes ses dispositions.
Dates essentielles
- Saisine prud'homale
- Jugement prud'homal
- Appel formé
- Arrêt rendu
Toutes les étapes (7)
- Conclusions notifiées
- Conclusions notifiées
- Clôture d'appel
Détails et sources
Confirme le jugement déféré en toutes ses dispositions
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Condamne Mme [Z] [P] veuve [Y], MM. [J] [Y], [S] [Y] et [E] [Y], en leur qualité d'ayants droit de [V] [Y], aux dépens d'appel et les déboute de leur demande au titre de leurs frais irrépétibles. Signé par Madame Sylvie Hylaire, présidente et par Jean-Michel Hosteins, greffier auquel la minute de la décision a été remise par le magistrat signataire. Le greffier La présidente La République française, au nom du peuple français, mande et ordonne à tous commissaires de justice, sur ce requis, de mettre le dit arrêt à exécution, aux procureurs généraux et aux procureurs de la République près les tribunaux judiciaires d'y tenir la main, à tous commandants et officiers de la force publique de prêter main forte lorsqu'ils en seront légalement requis. En foi de quoi, le présent arrêt a été signé par le président et le greffier.
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[V] [Y], né en 1940, salarié au sein de l'usine de Cognac du mois de janvier 1964 au mois de novembre 1997, a saisi le conseil de prud'hommes d'Angoulême par requête reçue le 11 décembre 2019, invoquant avoir été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante et sollicitant la condamnation de la société [3] à l'indemniser de ses préjudices d'anxiété et d'atteinte à sa dignité résultant du manquement de l'employeur à ses obligations de sécurité et de loyauté.
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Par déclaration communiquée par voie électronique le 14 janvier 2025, les consorts [Y] ont relevé appel de cette décision.
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Dans leurs dernières conclusions adressées au greffe par le réseau privé virtuel des avocats le 1er avril 2025, les consorts [Y] demandent à la cour de :
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Dans ses dernières conclusions adressées au greffe par le réseau privé virtuel des avocats le 26 juin 2025, la société [3] venant aux droits de la société [2] demande à la cour de :
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L'ordonnance de clôture a été rendue le 23 janvier 2026 et l'affaire a été fixée à l'audience du 24 février 2026 .
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Document officiel
Texte intégral
COUR D'APPEL DE BORDEAUX
CHAMBRE SOCIALE - SECTION A
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ARRÊT DU : 29 SEPTEMBRE 2026
PRUD'HOMMES
N° RG 25/00221 - N° Portalis DBVJ-V-B7J-ODHL
Madame [Z] [Y] née [P]
Monsieur [J] [Y]
Monsieur [S] [Y]
Monsieur [E] [Y]
c/
S.A.S. [3] venant aux droits de la société anonyme [2]
Nature de la décision : AU FOND
Grosse délivrée à :
Me Frédéric QUINQUIS de la SELARL Ledoux & Associés, avocat au barreau de PARIS
Me Jérôme DELAS de la SELARL ATELIER AVOCATS, avocat au barreau de BORDEAUX
Décision déférée à la cour : jugement rendu le 20 décembre 2024 (R.G. n°F19/00358) par le conseil de prud'hommes - Formation de départage d'ANGOULEME, Section Industrie, suivant déclaration d'appel du 14 janvier 2025,
APPELANTS :
Madame [Z] [Y], née [P]
née le 24 janvier 1944 à [Localité 1]
de nationalité française, demeurant [Adresse 1] / FRANCE
Monsieur [J] [Y]
né le 06 février 1944 à [Localité 2]
de nationalité française, demeurant [Adresse 2] / FRANCE
Monsieur [S] [Y]
né le 13 mars 1966 à [Localité 1]
de nationalité française, demeurant [Adresse 3]/FRANCE
Monsieur [E] [Y]
né le 07 septembre 1969 à [Localité 1]
de nationalité française, demeurant [Adresse 4]/FRANCE
En leur qualité d'ayants droit de [V] [Y], né le 3 novembre 1940, décédé le 24 septembre 2020
représentés par Me Frédéric QUINQUIS de la SELARL Ledoux & Associés, avocat au barreau de PARIS
INTIMÉE :
S.A.S. [3] venant aux droits de la société anonyme [2] prise en la personne de son représentant légal domicilié au siège social situé [Adresse 5]/FRANCE
représentée par Me Jérôme DELAS de la SELARL ATELIER AVOCATS, avocat au barreau de BORDEAUX
COMPOSITION DE LA COUR :
L'affaire a été débattue le 24 février 2026 en audience publique, devant la cour composée de :
Madame Sylvie Hylaire, présidente
Madame Sylvie Tronche, conseillère
Madame Laure Quinet, conseillère
qui en ont délibéré.
Un rapport oral a été fait à l'audience avant les plaidoiries.
En présence de [C] [T] [X], [M] [W] et [N] [D], auditeurs de justice
Greffière lors des débats : Evelyne Gombaud
Greffier lors du prononcé : Jean-Michel Hosteins
ARRÊT :
- contradictoire
- prononcé publiquement par mise à disposition de l'arrêt au greffe de la cour, les parties en ayant été préalablement avisées dans les conditions prévues à l'article 450 alinéa 2 du code de procédure civile.
La date de mise à disposition a été reportée au 29 septembre 2026 suite à une note en délibéré des parties autorisée par la cour, ce dont les parties ont été avisées.
***
EXPOSÉ DU LITIGE
En 1963, la société [2], aux droits de laquelle vient la société par actions simplifiée [3], a créé à [Localité 2] une usine de verrerie dédiée à la fabrication de bouteilles et de pots en verre destinés à l'industrie alimentaire.
Cet établissement n'a jamais eu pour objet la production ou la transformation d'amiante, laquelle n'entre pas dans la composition du verre. Toutefois, certains matériaux utilisés pour l'isolation thermique des fours verriers et pour la protection des salariés ont contenu de l'amiante en raison de ses propriétés calorifuges.
Le 24 septembre 2005, le comité d'établissement de l'usine de [Localité 2] a demandé l'inscription de l'établissement de [Localité 2] sur la liste des établissements de fabrication, de flocage et calorifugeage à l'amiante, susceptibles d'ouvrir droit à l'allocation de cessation anticipée d'activité des travailleurs de l'amiante (ACAATA) pour la période de 1964 à 1997, demande qui a été rejetée le 9 janvier 2007 par le ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement.
Par arrêt rendu le 11 mai 2010, la cour administrative d'appel de Bordeaux a d'une part, annulé la décision du tribunal administratif de Poitiers du 11 mars 2009, rejetant le recours du comité d'établissement du site de Cognac à l'encontre de la décision du 9 janvier 2007 et d'autre part, annulé la décision du ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement refusant de faire droit à la demande de classement de l'établissement [2] pour la période de 1964 à 1997 sur la liste des établissements ouvrant droit au dispositif de l'ACAATA.
Par arrêt rendu le 27 mai 2013, le Conseil d'Etat a confirmé l'annulation de la décision du 9 janvier 2007 relative à la décision du ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement portant refus d'inscription de l'établissement sur la liste ouvrant droit au dispositif de l'ACAATA pour la seule période de 1964 à 1975.
Par décision du 30 décembre 2013, le ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement a de nouveau refusé l'inscription de l'établissement sur la liste ouvrant droit au dispositif de l'ACAATA pour la période de 1964 à 1975, décision confirmée par arrêt définitif rendu le 4 février 2019 par la cour administrative d'appel de Bordeaux.
***
[V] [Y], né en 1940, salarié au sein de l'usine de Cognac du mois de janvier 1964 au mois de novembre 1997, a saisi le conseil de prud'hommes d'Angoulême par requête reçue le 11 décembre 2019, invoquant avoir été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante et sollicitant la condamnation de la société [3] à l'indemniser de ses préjudices d'anxiété et d'atteinte à sa dignité résultant du manquement de l'employeur à ses obligations de sécurité et de loyauté.
[V] [Y] est décédé le 24 septembre 2020 et l'instance a été reprise par ses ayants droit, Mme [Z] [P], son épouse, et MM. [J] [Y], [S] [Y] et [E] [Y], ses fils.
Par jugement rendu en formation de départage le 20 décembre 2024, le conseil de prud'hommes :
- les a déclarés irrecevables en leurs prétentions du fait de la prescription de l'action engagée par [V] [Y],
- a condamné les parties à supporter la charge de leurs propres dépens,
- a dit n'y avoir lieu à faire application des dispositions de l'article 700 du code de procédure civile.
Par déclaration communiquée par voie électronique le 14 janvier 2025, les consorts [Y] ont relevé appel de cette décision.
Dans leurs dernières conclusions adressées au greffe par le réseau privé virtuel des avocats le 1er avril 2025, les consorts [Y] demandent à la cour de :
« - déclarer recevable et bien fondé leur recours,
- rejeter les exceptions et fins de non-recevoir invoquées,
Dès lors,
- infirmer le jugement déféré en ce qu'il les a :
- déclaré irrecevables en leurs prétentions du fait de la prescription de l'action engagée par [V] [Y],
- condamnés à supporter la charge de leurs dépens,
- dit n'y avoir lieu à faire application des dispositions de l'article 700 du code de procédure civile,
En conséquence, réformer le jugement déféré et :
- dire et les juger recevables à la procédure, faute, notamment, pour la société défenderesse d'avoir délivré à [V] [Y] une information personnelle et intelligible du risque élevé de développer une pathologie grave, ce qui implique que la prescription n'a pas pu courir avant la saisine du conseil de prud'hommes,
- dire et juger bien fondées leurs demandes, y faire droit,
En conséquence,
- dire et juger que [V] [Y] a été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante et à d'autres substances toxiques et CMR, alors qu'il était affecté au service de la société [2] aux droits de laquelle vient la société [3],
- dire et juger que la société défenderesse a manqué à son obligation légale de sécurité et de protection de la santé en ne mettant pas en 'uvre toutes les mesures de prévention et de protection contre le risque amiante et les risques d'exposition à de nombreuses substances CMR encore retrouvées par l'inspection du travail dans l'établissement en 2023 ; l'obligation légale de sécurité découlant des articles L. 4121-1 et suivants du code du travail,
- dire et juger que [V] [Y] a subi en conséquence un préjudice d'anxiété qu'il convient de réparer,
- dire et juger que la société défenderesse a manqué à son obligation légale de sécurité et de protection de la santé et à son obligation de loyauté en ne mettant pas en 'uvre toutes les mesures de prévention et de protection contre le risque amiante découlant des articles L 4121-1 et suivants du code du travail et en ne respectant pas les dispositions du Décret 77-949 du 17 août 1977, de celles du Décret 96-98 du 7 février 1996 et de celles du Décret 2001-1016 du 5 novembre 2001,
- dire et juger que [V] [Y] a subi en conséquence un préjudice lié au manquement de loyauté et à l'atteinte à la dignité qu'il convient de réparer,
En conséquence,
- condamner la société [2]/[3] à leur verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice d'anxiété,
- condamner la société [2]/[3] à leur verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice lié au manquement de loyauté dans l'exécution du contrat de travail et à l'atteinte à la dignité,
- condamner la société [2]/[3] à leur verser la somme de 3 000 euros au titre de l'article 700 du code de procédure civile,
- dire que les intérêts légaux commenceront à courir à compter de la décision à intervenir,
- condamner solidairement toute partie perdante au sens de l'article 696 du code de procédure civile aux dépens ».
Dans ses dernières conclusions adressées au greffe par le réseau privé virtuel des avocats le 26 juin 2025, la société [3] venant aux droits de la société [2] demande à la cour de :
« À titre principal,
- confirmer le jugement rendu par le conseil de prud'hommes d'Angoulême le 20 décembre 2024,
Par conséquent,
- juger les appelants irrecevables en leurs prétentions du fait de la prescription de l'action de [V] [Y],
- les débouter de toutes leurs demandes, fins et conclusions,
À titre subsidiaire,
- juger non fondée les demandes des appelants et les débouter de leurs demandes,
À titre infiniment subsidiaire,
- réduire à de plus justes proportions le montant de l'indemnisation qui pourrait leur être alloué ».
L'ordonnance de clôture a été rendue le 23 janvier 2026 et l'affaire a été fixée à l'audience du 24 février 2026 .
Par message adressé en cours de délibéré, le conseil des salariés a sollicité la réouverture des débats en invoquant l'arrêt rendu par la Chambre mixte de la Cour de cassation le 29 mai 2026 (pourvoi n° 24-17.384).
Par message du 11 juin 2026, la cour a avisé les parties qu'elles pouvaient adresser une note en délibéré au plus tard le 19 juin 2026 pour le conseil des salariés et le 30 juin 2026 pour celui de la société.
Chacun d'eux a envoyé une note dans les délais prescrits, la mise à disposition de la décision étant reportée au 29 septembre 2026.
Pour un plus ample exposé des faits, de la procédure antérieure, des prétentions et des moyens des parties, la cour se réfère à leurs conclusions écrites et à leurs notes respectives adressées en cours de délibéré conformément aux dispositions de l'article 455 du code de procédure civile ainsi qu'à la décision déférée.
MOTIFS DE LA DÉCISION
Sur la prescription
Pour voir infirmer le jugement déféré qui a jugé ses demandes irrecevables, les appelants contestent la fin de non-recevoir soulevée par l'employeur invoquant, dans leur note en délibéré, le délai de prescription de 10 ans retenu par l'arrêt de la Chambre mixte de la Cour de cassation.
Ils font valoir que se déduit de cette décision une distinction entre la connaissance d'une part, de l'exposition et, d'autre part, du risque ainsi que l'existence pour l'employeur d'une obligation d'information personnelle, individuelle, loyale et précise du risque élevé de développer une pathologie grave découlant de son exposition à un agent toxique.
Le point de départ du délai de prescription ne peut donc être antérieur à la date à laquelle l'exposition aux produits toxiques et nocifs a pris fin et ne court qu'à compter du jour où le salarié a eu personnellement connaissance des faits lui permettant d'agir, et non à partir d'une information collective ou imprécise.
Ils soutiennent :
- que la connaissance d'un risque élevé de développer une maladie grave ne saurait se confondre avec la connaissance d'être exposé à l'amiante ni même avec la connaissance d'un risque non qualifié,
- que la société [3] n'a jamais délivré à [V] [Y] une information personnelle et complète sur le risque élevé qu'il encourait de développer une pathologie grave en raison de son exposition à l'amiante, des informations de nature générale, telles que celles issues de réunions du CHSCT, étant insuffisantes pour faire courir la prescription,
- que si [V] [Y] savait qu'il travaillait en présence d'amiante, la réalité de son exposition lui a été cachée par l'employeur dans la mesure où ce dernier n'a pas respecté son obligation de l'informer des risques professionnels encourus, obligation mise à sa charge par l'article L. 4121-1 du code du travail et spécifiquement par l'article 9 du décret n°77-949 du 17 juillet 1977 s'agissant des risques liés à l'amiante,
- que les attestations d'exposition qui ont été délivrées par la société ne sont pas conformes au modèle type fixé par l'arrêté du 28 février 1995 pris en application de l'article D. 461-25 du code de la sécurité sociale, ne respectent pas l'arrêté du 6 décembre 1996 pris en application de l'article 16 du décret n°96-98 du 7 février 1996, sont lacunaires, insincères, voire frauduleuses, la société minimisant les périodes et l'intensité de l'exposition alors même qu'aucune mesure d'empoussièrement n'a été réalisée, de sorte qu'elles ne constituent pas une information loyale et complète,
- que faute d'avoir respecté son obligation spécifique d'information, la société [3] ne peut pas se prévaloir de l'écoulement du délai de prescription, dès lors que l'engagement de l'action de [V] [Y] dépendait justement de l'information qu'elle était tenue de lui délivrer, le délai de prescription ne pouvant courir tant que le manquement perdure, et l'employeur ne pouvant se prévaloir de ses manquements pour en tirer argument de prescription,
- que la présence d'amiante a été constatée sur le site de [Localité 2] en 2015, 2016 et également en 2023, de sorte que l'employeur ne peut prétendre que les salariés n'étaient plus exposés après 1996,
- que [V] [Y] était dans l'impossibilité d'agir avant le revirement de jurisprudence de la Cour de cassation par arrêt du 5 avril 2019, qui a permis aux salariés d'un établissement non inscrit sur les listes ouvrant droit à l'ACAATA d'obtenir indemnisation de leur préjudice d'anxiété lié à une exposition à l'amiante, de sorte que son action, engagée dans le délai de prescription de 2 ans courant à compter de la date de cet arrêt ne saurait être prescrite, sauf à violer le droit à un recours effectif garanti par la Convention européenne des droits de l'Homme.
La société intimée conclut à la confirmation du jugement qui a déclaré irrecevables les demandes, [V] [Y] ayant quitté l'entreprise le 30 novembre 2007, de sorte que les demandes formées par requête du 11 décembre 2019 sont prescrites.
Dans la note en délibéré adressée à la cour, elle soutient que si l'arrêt rendu le 29 mai 2026 par la Cour de cassation a porté à 10 ans le délai de prescription de l'action, il n'a pas modifié les règles applicables quant au point de départ de ce délai à savoir le jour où la victime a eu connaissance de son exposition et des risques encourus, qui, s'agissant de l'amiante étaient connus depuis plus de 50 ans.
Elle précise que, contrairement à ce que soutient le salarié, le non-respect des dispositions du décret n°77-949 du 17 août 1977 n'a aucune incidence sur le point de départ du délai de prescription, dès lors que la Cour de cassation n'exige pas une information personnelle du salarié par l'employeur des faits allégués et que le délai de prescription commence à courir au jour où le salarié a connu ou aurait dû connaître les faits.
Elle fait valoir notamment que le salarié s'est vu délivrer une attestation d'exposition à l'amiante le 4 décembre 1997, que les attestations produites par les appelants émanant de proches ou d'autres salariés démontrent que les risques dus à l'amiante à l'intérieur de l'usine étaient connus depuis de nombreuses années, que le comité d'établissement avait demandé le 24 septembre 2005 l'inscription de l'usine de [Localité 2] sur la liste des établissements ouvrant droit à l'ACAATA, que des informations sur l'amiante avaient été diffusées en 2007 aux salariés et anciens salariés par la CGT et le CHSCT et que plusieurs salariés ont attesté de la présence d'amiante sur le site dans le cadre de procédures engagées par leurs collègues de travail en indemnisation de leur préjudice d'anxiété et en reconnaissance de la faute inexcusable de la société, bien avant le 10 décembre 2017.
Elle ajoute que l'arrêt de la Cour de cassation du 5 avril 2019 ne saurait constituer le point de départ de la prescription dès lors qu'une évolution de la jurisprudence ne caractérise pas une impossibilité d'agir et qu'un revirement de jurisprudence ne peut rouvrir un droit d'action prescrit.
Elle souligne enfin que les consorts [Y] ne peuvent soutenir que [V] [Y] n'avait pas connaissance du risque élevé de développer une pathologie grave dans la mesure où le risque et la gravité des pathologies liées à l'inhalation de poussières d'amiante sont connus depuis près de 50 ans, l'intéressé ayant en outre attesté de son anxiété permanente liée au fait que plusieurs de ses collègues ont développé un cancer du poumon.
Réponse de la cour
En vertu des dispositions de l'article 2226 du code civil, l'action en responsabilité née à raison d'un événement ayant entraîné un dommage corporel, engagée par la victime directe ou indirecte des préjudices qui en résultent, se prescrit par dix ans à compter de la date de la consolidation du dommage initial ou aggravé.
Le salarié qui justifie d'une exposition à l'amiante générant un risque élevé de développer une pathologie grave peut être admis à agir contre son employeur sur le fondement des règles de droit commun régissant l'obligation de sécurité de ce dernier en réparation de son préjudice d'anxiété.
Ce préjudice, caractérisé par une situation d'inquiétude permanente face au risque de déclaration à tout moment d'une maladie grave liée au cas d'espèce à l'amiante, est constitué par les troubles psychologiques qu'engendre la connaissance de ce risque pour les salariés, atteinte psychique consécutive à un dommage corporel à leur personne causé à l'occasion du travail au sens de l'alinéa 3 de l'article L. 1471-1 du code du travail.
Par conséquent, l'action en réparation d'un tel préjudice d'anxiété se prescrit dans le délai de dix ans prévu à l'article 2226 du code civil, courant à compter de la consolidation du dommage qui correspond, en principe, à la date de stabilisation de l'état de la victime, date à laquelle l'ensemble des préjudices éprouvés, incluant le préjudice d'anxiété, peuvent être évalués et réparés, y compris pour l'avenir.
Lorsque, comme au cas présent, seul est éprouvé un préjudice d'anxiété et d'atteinte à la dignité résultant de l'exposition à l'amiante, produit toxique ou nocif présentant un risque élevé de développer une pathologie grave, le dommage peut être considéré comme consolidé à compter de la date à laquelle la victime a connaissance de l'exposition, de celui qui doit en répondre et des risques encourus, étant précisé que le point de départ du délai de prescription ne peut être antérieur à la date de la fin de l'exposition.
Il incombe au salarié en poste dans l'entreprise au moment de la saisine du conseil de prud'hommes de justifier de la persistance de son exposition à l'amiante.
En l'espèce, [V] [Y] a quitté la société [3] le 30 novembre 1997 de sorte que l'exposition invoquée a pris fin à cette date.
Il lui a été remis le 4 décembre 1997 une attestation d'exposition indiquant qu'il avait été exposé à l'amiante, agent potentiellement cancérogène, du 31 octobre 1968 au 30 novembre 1997 (pièce 23 de l'intimée). Il a également reçu une note du médecin du travail datée du 30 décembre 1997 (pièce 31 des appelants) l'informant qu'ayant potentiellement été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante pendant 29 ans au poste de conducteur soufflage, il pouvait solliciter auprès de la caisse primaire d'assurance maladie le bénéfice d'une surveillance post-professionnelle, comportant notamment un examen radiologique pulmonaire tous les 2 ans.
Par ailleurs, dans une attestation datée du mois de juillet 2019, [V] [Y] décrivait ses tâches qui l'obligeaient à manipuler des matériels amiantés (pièce 4), et ses collègues de travail témoignent qu'il était en permanence en contact avec les poussières d'amiante sans protection (pièces 4 et 5).
[V] [Y] attestait également que depuis son départ en retraite, il vivait dans la crainte et dans l'anxiété permanente en raison des nombreux décès de ses collégues de travail atteints d'un cancer du poumon, ce que confirme son épouse (pièce 7), étant précisé que le salarié avait fait valoir ses droits à la retraite en 2000.
Il résulte de ces éléments que le salarié avait connaissance à la date du 4 décembre1997 non seulement qu'il avait été exposé à l'amiante mais aussi du risque élevé de développer une pathologie grave, les appelants rappelant d'ailleurs dans leurs écritures que les dangers de l'amiante sont connus depuis 1945, date à laquelle la fibrose pulmonaire consécutive à l'inhalation de poussière d'amiante a été reconnue maladie professionnelle, et que toute exposition, même inférieure aux valeurs limites, comporte un risque de cancer.
Comme le fait valoir à juste titre l'intimée et ainsi que l'a relevé à bon droit le conseil de prud'hommes, le point de départ du délai de prescription est la connaissance du risque par le salarié et est indépendant du respect par l'employeur de son obligation spécifique d'information sur les risques professionnels, aucune disposition légale ou règlementaire ne prévoyant que le délai pour agir court seulement à compter du jour où l'employeur a rempli son obligation. Il importe peu en conséquence que l'attestation d'exposition établie par la société [3] ne soit pas conforme au modèle type, soit incomplète ou inexacte comme l'allèguent les appelants, dès lors que le salarié savait qu'il avait travaillé pendant plusieurs années quotidiennement au contact de matériaux amiantés sans protection et qu'il avait été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante et avait connaissance des risques graves pour sa santé induits par cette exposition.
Par ailleurs, le point de départ du délai de prescription ne saurait être reporté au 5 avril 2019, date du revirement de jurisprudence de la Cour de cassation, une évolution de jurisprudence ne constituant pas une impossibilité d'agir suspendant l'écoulement du délai de prescription, et les décisions judiciaires, qui n'ont qu'un effet déclaratif, ne rouvrant pas un droit d'agir dès lors que la prescription est écoulée.
Au demeurant, il doit être relevé que nombre de salariés de l'usine de [Localité 2] ayant travaillé dans les mêmes conditions d'exposition aux fibres d'amiante telles qu'invoquées par les ayants droit de [V] [Y] avaient saisi la juridiction prud'homale en indemnisation de leur préjudice d'anxiété en 2013, à une période où le délai de prescription alors applicable n'était pas encore expiré, et ont vu leur demande accueillie, de sorte que les appelants ne peuvent utilement arguer que [V] [Y] aurait été privé de son droit d'accès à un juge et de la violation du droit à un recours effectif.
C'est en conséquence à bon droit que les premiers juges ont déclaré irrecevable comme prescrite l'action engagée par [V] [Y] le 11 décembre 2019 en indemnisation de ses préjudices d'anxiété et d'atteinte à sa dignité et, par conséquent déclarés irrecevables les demandes de ses ayants droit, le jugement déféré devant être confirmé.
Sur les frais de l'instance
Les consorts [Y], parties perdantes en leur recours, supporteront les dépens et seront déboutés de leur demande faite sur le fondement de l'article 700 du code de procédure civile.
PAR CES MOTIFS,
La cour,
Confirme le jugement déféré en toutes ses dispositions,
Y ajoutant,
Condamne Mme [Z] [P] veuve [Y], MM. [J] [Y], [S] [Y] et [E] [Y], en leur qualité d'ayants droit de [V] [Y], aux dépens d'appel et les déboute de leur demande au titre de leurs frais irrépétibles.
Signé par Madame Sylvie Hylaire, présidente et par Jean-Michel Hosteins, greffier auquel la minute de la décision a été remise par le magistrat signataire.
Le greffier La présidente
La République française, au nom du peuple français, mande et ordonne à tous commissaires de justice, sur ce requis, de mettre le dit arrêt à exécution, aux procureurs généraux et aux procureurs de la République près les tribunaux judiciaires d'y tenir la main, à tous commandants et officiers de la force publique de prêter main forte lorsqu'ils en seront légalement requis.
En foi de quoi, le présent arrêt a été signé par le président et le greffier.
Consulter la décision sur le site officiel ↗Source mise à jour le 9 octobre 2026
Références
Éléments reliés à la décision
Articles, conventions et thèmes
Articles et conventions cités
2 références disponibles
- L. 4121-1Code du travailSource officielle ↗
Passage cité
… de laquelle vient la société [3], - dire et juger que la société défenderesse a manqué à son obligation légale de sécurité et de protection de la santé en ne mettant pas en 'uvre toutes les mesures de prévention et de protection contre le risque amiante et les risques d'exposition à de nombreuses substances CMR encore retrouvées par l'inspection du travail dans l'établissement en 2023 ; l'obligation légale de sécurité découlant des articles L. 4121-1 et suivants du code du travail, - dire et juger que [V] [Y] a subi en conséquence un préjudice d'anxiété qu'il convient de réparer, - dire et juger que la société défenderesse a manqué à son obligation légale de sécurité et de protection de la santé et à son obligation de loyauté en ne mettant pas en 'uvre toutes les mesures de prévention et de protection contre le risque amiante découlant des articles L 4121-1 et suivants du code du …
- L. 1471-1Code du travailSource officielle ↗
Passage cité
… en réparation de son préjudice d'anxiété. Ce préjudice, caractérisé par une situation d'inquiétude permanente face au risque de déclaration à tout moment d'une maladie grave liée au cas d'espèce à l'amiante, est constitué par les troubles psychologiques qu'engendre la connaissance de ce risque pour les salariés, atteinte psychique consécutive à un dommage corporel à leur personne causé à l'occasion du travail au sens de l'alinéa 3 de l'article L. 1471-1 du code du travail. Par conséquent, l'action en réparation d'un tel préjudice d'anxiété se prescrit dans le délai de dix ans prévu à l'article 2226 du code civil, courant à compter de la consolidation du dommage qui correspond, en principe, à la date de stabilisation de l'état de la victime, date à laquelle l'ensemble des préjudices éprouvés, incluant le préjudice d'anxiété, peuvent être évalués et réparés, y compris pour l'avenir. Lor …
Thèmes et contexte
Ces repères décrivent les sujets abordés. Une demande ou un argument ne préjuge pas de la solution.
Demandes et arguments
- Médecine du travail
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ui a été remis le 4 décembre 1997 une attestation d'exposition indiquant qu'il avait été exposé à l'amiante, agent potentiellement cancérogène, du 31 octobre 1968 au 30 novembre 1997 (pièce 23 de l'intimée). Il a également reçu une note du médecin du travail datée du 30 décembre 1997 (pièce 31 des appelants) l'informant qu'ayant potentiellement été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante pendant 29 ans au poste de conducteur soufflage, il pouvait solliciter auprès de la caisse primaire d'assurance maladie le bénéfice d'une surveillance post-professio
ui a été remis le 4 décembre 1997 une attestation d'exposition indiquant qu'il avait été exposé à l'amiante, agent potentiellement cancérogène, du 31 octobre 1968 au 30 novembre 1997 (pièce 23 de l'intimée). Il a également reçu une note du médecin du travail datée du 30 décembre 1997 (pièce 31 des appelants) l'informant qu'ayant potentiellement été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante pendant 29 ans au poste de conducteur soufflage, il pouvait solliciter auprès de la caisse primaire d'assurance maladie le bénéfice d'une surveillance post-professio
Mentions dans le texte
- Contrat de travail
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société [2]/[3] à leur verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice d'anxiété, - condamner la société [2]/[3] à leur verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice lié au manquement de loyauté dans l'exécution du contrat de travail et à l'atteinte à la dignité, - condamner la société [2]/[3] à leur verser la somme de 3 000 euros au titre de l'article 700 du code de procédure civile, - dire que les intérêts légaux commenceront à courir à compter de la décision à intervenir, - condamner solidairement toute partie perdante au
- Obligation de sécurité
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mmage initial ou aggravé. Le salarié qui justifie d'une exposition à l'amiante générant un risque élevé de développer une pathologie grave peut être admis à agir contre son employeur sur le fondement des règles de droit commun régissant l'obligation de sécurité de ce dernier en réparation de son préjudice d'anxiété. Ce préjudice, caractérisé par une situation d'inquiétude permanente face au risque de déclaration à tout moment d'une maladie grave liée au cas d'espèce à l'amiante, est constitué par les troubles psychologiques qu'engendre la connaissance de
mmage initial ou aggravé. Le salarié qui justifie d'une exposition à l'amiante générant un risque élevé de développer une pathologie grave peut être admis à agir contre son employeur sur le fondement des règles de droit commun régissant l'obligation de sécurité de ce dernier en réparation de son préjudice d'anxiété. Ce préjudice, caractérisé par une situation d'inquiétude permanente face au risque de déclaration à tout moment d'une maladie grave liée au cas d'espèce à l'amiante, est constitué par les troubles psychologiques qu'engendre la connaissance de
- Accident du travail / maladie professionnelle
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pper une pathologie grave, les appelants rappelant d'ailleurs dans leurs écritures que les dangers de l'amiante sont connus depuis 1945, date à laquelle la fibrose pulmonaire consécutive à l'inhalation de poussière d'amiante a été reconnue maladie professionnelle, et que toute exposition, même inférieure aux valeurs limites, comporte un risque de cancer. Comme le fait valoir à juste titre l'intimée et ainsi que l'a relevé à bon droit le conseil de prud'hommes, le point de départ du délai de prescription est la connaissance du risque par le salarié et es
s par la CGT et le CHSCT et que plusieurs salariés ont attesté de la présence d'amiante sur le site dans le cadre de procédures engagées par leurs collègues de travail en indemnisation de leur préjudice d'anxiété et en reconnaissance de la faute inexcusable de la société, bien avant le 10 décembre 2017. Elle ajoute que l'arrêt de la Cour de cassation du 5 avril 2019 ne saurait constituer le point de départ de la prescription dès lors qu'une évolution de la jurisprudence ne caractérise pas une impossibilité d'agir et qu'un revirement de jurisprudence
- Inspection du travail
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gation légale de sécurité et de protection de la santé en ne mettant pas en 'uvre toutes les mesures de prévention et de protection contre le risque amiante et les risques d'exposition à de nombreuses substances CMR encore retrouvées par l'inspection du travail dans l'établissement en 2023 ; l'obligation légale de sécurité découlant des articles L. 4121-1 et suivants du code du travail, - dire et juger que [V] [Y] a subi en conséquence un préjudice d'anxiété qu'il convient de réparer, - dire et juger que la société défenderesse a manqué à son obligation
- Procédure prud'homale
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ic QUINQUIS de la SELARL Ledoux & Associés, avocat au barreau de PARIS Me Jérôme DELAS de la SELARL ATELIER AVOCATS, avocat au barreau de BORDEAUX Décision déférée à la cour : jugement rendu le 20 décembre 2024 (R.G. n°F19/00358) par le conseil de prud'hommes - Formation de départage d'ANGOULEME, Section Industrie, suivant déclaration d'appel du 14 janvier 2025, APPELANTS : Madame [Z] [Y], née [P] née le 24 janvier 1944 à [Localité 1] de nationalité française, demeurant [Adresse 1] / FRANCE Monsieur [J] [Y] né le 06 février 1944 à [Localité
, décision confirmée par arrêt définitif rendu le 4 février 2019 par la cour administrative d'appel de Bordeaux. *** [V] [Y], né en 1940, salarié au sein de l'usine de Cognac du mois de janvier 1964 au mois de novembre 1997, a saisi le conseil de prud'hommes d'Angoulême par requête reçue le 11 décembre 2019, invoquant avoir été exposé à l'inhalation de fibres d'amiante et sollicitant la condamnation de la société [3] à l'indemniser de ses préjudices d'anxiété et d'atteinte à sa dignité résultant du manquement de l'employeur à ses obligations de sécurit
é. [V] [Y] est décédé le 24 septembre 2020 et l'instance a été reprise par ses ayants droit, Mme [Z] [P], son épouse, et MM. [J] [Y], [S] [Y] et [E] [Y], ses fils. Par jugement rendu en formation de départage le 20 décembre 2024, le conseil de prud'hommes : - les a déclarés irrecevables en leurs prétentions du fait de la prescription de l'action engagée par [V] [Y], - a condamné les parties à supporter la charge de leurs propres dépens, - a dit n'y avoir lieu à faire application des dispositions de l'article 700 du code de procédure civile. Pa
Identifiants documentaires
- Jugement déféré
- Conseil de prud'hommes d'Angouleme · 20 décembre 2024
- Identifiant source
- 6abded3ac27382d09942884d
